The Press Junction.
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12 mai 2026

Quatre ans de guerre en Ukraine: comment nous nous sommes habitués à l’horreur

©Alex Fedorenko via Unsplash

Le 24 février 2022, l’invasion russe de l’Ukraine a définitivement marqué une rupture profonde dans le sentiment de sécurité de l’Europe. Pendant des semaines, le conflit a occupé tout l’espace médiatique, accaparé l’attention du public, remis sur le devant de la scène des mots que l’on croyait relégués au passé : occupation, siège, résistance, fosses communes. Aujourd’hui, quatre ans plus tard, la guerre se poursuit avec la même férocité, mais notre regard a changé. Elle est devenue quelque chose de familier.

La distance émotionnelle n’a pas arrêté de croître. Les informations défilent, se succèdent et se superposent à d’autres urgences. La souffrance quotidienne d’un pays tout entier s’est muée en toile de fond permanente. Une habitude qui risque de tourner au déni.

La guerre en arrière-plan

Au début, chaque avancée ou recul sur le front semblait décisif. Les images de Boutcha, Marioupol, Irpin ont gravé une cicatrice dans la mémoire collective. Aujourd’hui, même si l’intensité des combats n’a pas diminué, l’espace consacré au conflit s’est réduit, emporté par un flux d’informations toujours plus saturé et volatile.

Pourtant, sur le terrain, la situation reste dramatique. Le Guardian décrit une guerre entrée dans une phase d’usure : la progression russe se fait à pas de fourmi, mais au prix de colossales pertes, tandis que l’Ukraine continue de résister, reprend des parcelles de territoire et maintient ses infrastructures stratégiques opérationnelles. “Le Kremlin tente d’imposer le récit d’une Ukraine au bord de l’effondrement. Cette image est fausse”, a expliqué au quotidien britannique Christina Harward, de l’Institute for the Study of War.

Cette dimension narrative n’a rien de secondaire. La guerre de Vladimir Poutine est aussi une guerre de propagande : une construction systématique du consentement interne qui présente le conflit comme une défense existentielle de la Russie, efface toute capacité d’action politique de l’Ukraine et réduit toute opposition à une trahison. Un dispositif de communication qui permet au Kremlin de maintenir la cohésion du front intérieur, de normaliser la violence et d’absorber le choc des pertes humaines.

Pendant ce temps, les bombardements sur les infrastructures civiles se poursuivent. Des millions de personnes affrontent des hivers sans chauffage ni électricité, les hôpitaux et les écoles fonctionnent par intermittence et des zones urbaines entières restent privées de services essentiels. Une pression constante sur la population, pensée pour briser sa résistance avant même de venir à bout des défenses militaires.

La lassitude des démocraties

En parallèle, la fatigue gagne l’Occident. En Italie, comme le montre un sondage SWG cité par Adnkronos, le soutien à l’Ukraine reste majoritaire, mais il apparaît plus fragile, traversé par les incertitudes et le pessimisme. La confiance dans une solution diplomatique rapide s’étiole, le sentiment d’un conflit appelé à s’éterniser s’installe.

Ce climat reflète une dynamique plus large : les démocraties occidentales peinent à soutenir dans la durée un engagement politique, économique et militaire de cette ampleur. C’est sur ce terrain que le dirigeant russe joue le temps long. Sa stratégie ne vise pas seulement la conquête territoriale, mais l’usure des sociétés européennes, en exploitant leur lassitude, leurs divisions politiques et leurs fragilités sociales. Il s’agit, avant d'être militaire, d'une guerre de résistance psychologique, cherchant à faire apparaître le soutien à l’Ukraine comme un coût insupportable.

Dans les colonnes de The Conversation, certains experts parlent ouvertement d'une impasse. Les parties en présence disposent de ressources suffisantes pour continuer le combat, mais pas assez pour remporter une victoire décisive. Il en résulte une guerre prolongée, qui épuise les économies, les sociétés et les systèmes politiques. Une guerre qui, précisément parce qu’elle ne produit plus de tournants spectaculaires, glisse à la marge de l’attention du public.

L’accoutumance comme risque collectif

Le plus grand danger n’est pas seulement géopolitique. Il est culturel. S’habituer à la guerre, c’est la normaliser, accepter que la destruction quotidienne fasse partie du paysage médiatique. C’est cesser de s’interroger sur les conséquences à long terme : l’impact environnemental des bombardements, la contamination des sols, la dévastation des écosystèmes, les générations qui grandissent entre abris et coupures de courant.

L’Ukraine est aujourd’hui un pays profondément transformé : société militarisée, économie tournée vers l’effort de guerre, des millions de déplacés à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Une situation qui ne concerne pas seulement Kiev, mais l’ensemble du continent. Car cette guerre a déjà remodelé les priorités énergétiques, industrielles et stratégiques de l’Europe, accélérant des transitions et ouvrant des fractures politiques appelées à durer.

Continuer à la raconter ne signifie pas courir après l’urgence, mais la soustraire à l’oubli. Car lorsque la guerre cesse de nous faire peur, elle cesse aussi de nous interpeller. Le risque est alors que l’accoutumance se transforme en indifférence, laissant la violence se perpétuer dans le silence.

(...) Une question reste en suspens : sommes-nous encore disposés à regarder vraiment ce qui se passe au cœur de l’Europe ? Tant que nous continuerons à ressentir cette guerre comme étrangère et lointaine, son fracas ne cessera de se rapprocher.

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