The Press Junction.
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12 mai 2026

Guerre au Moyen‑Orient : quel est le rôle de Moscou?

©PA

La Russie encaisse tandis que l’Iran s’affaiblit 

Joseph Epstein, directeur du Turan Research Center et chercheur principal à Yorktown Institute s'exprime :

La Russie et l’Iran étaient censés être des partenaires stratégiques. Ils ont signé l’an dernier un traité de partenariat global promettant une coopération renforcée dans le domaine de la défense et une intégration économique accrue. Quand les États‑Unis ont frappé l’Iran, certains prédisaient que la Russie soutiendrait son allié. Au lieu de cela, Moscou a traité la guerre de Téhéran comme une opportunité d’affaires : engrangeant des profits pétroliers exceptionnels, tirant parti du désespoir de l’Occident face à la crise énergétique et saignant les ressources militaires américaines par un partage de renseignements clandestin – tout cela sans courir le moindre risque pour elle‑même.

À tous les indicateurs de court terme, la Russie remporte une guerre qu’elle ne mène pas. Mais le Moyen‑Orient dans lequel Moscou s’est insérée pendant deux décennies est en train d’être remodelé par des forces qu’elle ne peut ni diriger ni contenir, et les coûts à long terme pourraient l’emporter sur les dividendes.

La Russie partage des renseignements satellitaires avec l’Iran, fournissant des données de ciblage sur les positions des troupes américaines et sur les actifs militaires au Moyen‑Orient. Lorsque Politico a révélé que l’émissaire de Poutine, Kirill Dmitriev, avait proposé de mettre fin à ce partage de renseignements si les États‑Unis cessaient, eux, de fournir des renseignements à l’Ukraine – une proposition rejetée par l’administration Trump – l’offre en disait plus long que le refus. Moscou traite la guerre de l’Iran et celle de l’Ukraine comme un seul et même bilan stratégique, cherchant des moyens d’encaisser sur l’une pour prendre l’avantage sur l’autre.

Rien de tout cela ne devrait surprendre quiconque regarde au‑delà de la surface de cette relation. La Russie et l’Iran ne sont pas des alliés – ils sont, comme l’a un jour formulé l’ancien ambassadeur russe à Téhéran, Levan Dzhagaryan, des "compagnons de route". Leur histoire commune est marquée par la suspicion. Les guerres russo‑persanes du XIXe siècle ont coûté à l’Iran ce qui est aujourd’hui l’Azerbaïdjan ; le traité de Turkmentchaï est devenu en persan un synonyme de paix humiliante imposée – un terme que les responsables iraniens invoquent encore aujourd’hui. Après la Révolution islamique, le Guide suprême Rouhollah Khomeiny a qualifié l’Union soviétique de "petit Satan". Quand la Russie a brièvement utilisé une base aérienne iranienne en 2016 pour frapper des cibles en Syrie, le tollé intérieur à Téhéran a été si fort que l’accord a été annulé en une semaine. Ce qui lie Moscou et Téhéran, c’est une liste commune d’ennemis, pas un objectif partagé.

La guerre a aussi offert à Poutine un levier qu’il n’aurait pas pu fabriquer seul. Plusieurs alliés de l’OTAN – l’Allemagne et l’Espagne au premier chef – se sont prononcés avec virulence contre l’opération menée par les États‑Unis en Iran. Téhéran représente une menace directe de missiles pour les nations européennes, finance des réseaux terroristes et de narcotrafic sur le sol européen et s’emploie activement à saper la même alliance occidentale qui tient la ligne en Ukraine. Pour Moscou, voir l’OTAN se fracturer autour d’une campagne américaine contre l’un des adversaires les plus déterminés de l’Occident est un cadeau.

Et la diversion par rapport à l’Ukraine n’est pas qu’un phénomène politique. Les intercepteurs Patriot consommés contre des cibles iraniennes sont les mêmes systèmes de défense antiaérienne dont dépend Kiev. Ce qui est déployé au Moyen‑Orient n’est plus disponible en Europe de l’Est. La capacité d’action de Washington – militaire, diplomatique et politique – a suivi ce déplacement.

Si le régime iranien survit et maintient sa posture anti‑américaine, Moscou pourrait gagner un client dépendant – un Iran affaibli, sans autre recours pour ses armes, ses céréales et sa protection diplomatique. C’est le scénario le plus favorable pour Poutine. Il ne cherche pas de véritables alliés ; il cultive des vassaux. L’Iran fonctionne de la même manière : il n’a pas de véritables alliés – seulement des groupes par procuration, des relations transactionnelles et des convergences d’intérêts temporaires. Pour Moscou comme pour Téhéran, la dépendance est le seul socle fiable de la loyauté.

Mais il existe un autre scénario que Moscou redoute bien davantage. Si la République islamique s’effondre, ou – perspective peut‑être pire encore pour Poutine – conclut un accord avec Washington, la Russie perd son dernier partenaire de poids sur tout l’arc qui va de la Méditerranée à la Caspienne. La région où la Russie a patiemment cherché à s’implanter pendant deux décennies serait entièrement remodelée par des forces que Moscou ne pourrait ni orienter ni contenir.

La flexibilité de Poutine – ce principe du judo qu’il chérit depuis longtemps – lui a été utile à court terme. Les recettes pétrolières augmentent, les États‑Unis sont distraits et l’OTAN se dispute avec elle‑même. Mais le Moyen‑Orient autour duquel la Russie avait bâti son influence est en flammes, et Moscou reste spectatrice. Pour un pays dont toute l’identité stratégique repose sur le fait d’être indispensable, cela pourrait bien être la perte la plus lourde de conséquences.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur.
 

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