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En seulement quatre mots, "non à la guerre", Pedro Sánchez a tracé une ligne politique : celle au‑delà de laquelle un État décide de ne pas participer à une opération militaire qu’il juge illégitime, même si la demande vient de son allié le plus puissant.
Le refus d’accorder aux États‑Unis l’usage des bases de Rota et Morón, en Andalousie, pour frapper l’Iran a provoqué la réaction de Donald Trump, qui a accusé Madrid d’être un "partenaire terrible" et a menacé d’interrompre les échanges commerciaux avec l’Espagne. La réplique de Pedro Sanchez, le chef du gouvernement a été nette : l’Espagne ne sera pas "complice par peur de représailles".
Dans son intervention institutionnelle du 4 mars, Sánchez a réaffirmé un principe : on ne peut pas répondre à une illégalité par une autre illégalité. La référence vise les attaques qui ont embrasé le Moyen‑Orient après le raid américain et israélien contre l’Iran et la riposte de Téhéran.
Le chef du gouvernement a évoqué un précédent précis : la guerre en Irak de 2003. À l’époque, l’administration Bush, avec le soutien de Londres et de Madrid, avait justifié l’intervention par l’existence d’armes de destruction massive qui n’ont jamais été retrouvées. Le "rapport Chilcot" britannique a documenté des années plus tard des erreurs d’appréciation et des conséquences déstabilisatrices : terrorisme djihadiste, crises migratoires en Méditerranée orientale, forte volatilité des marchés de l’énergie.
Sánchez a mis en garde contre la tentation de répéter cette trajectoire. Environ 20 % à 25 % du pétrole et du gaz mondial transitent par le détroit d’Ormuz, selon l’Agence internationale de l’énergie. Une guerre prolongée dans cette zone signifierait hausse des prix, instabilité financière, pression accrue sur les ménages et les entreprises européennes.
La décision de Madrid ne signifie pas une sortie du cadre atlantique. L’Espagne reste membre de l’Otan et de l’Union européenne. Mais, dans la lecture du chef du gouvernement, l’appartenance à une alliance n’annule pas la responsabilité politique nationale.
La Commission européenne a exprimé sa "pleine solidarité" avec Madrid et sa disponibilité à défendre les intérêts communs en cas de mesures de rétorsion commerciale. À ce stade se dessine un glissement de sens du mot souveraineté. Il ne s’agit ni de repli identitaire ni d’isolement, mais de la capacité à exercer un jugement autonome lorsqu’un choix militaire risque de compromettre le droit international, la stabilité économique et la sécurité des civils.
Même du point de vue environnemental, l’enjeu est loin d’être secondaire : les conflits armés ont un impact direct sur les chaînes énergétiques mondiales, sur les émissions et sur la course aux ressources fossiles. Une guerre dans le Golfe, c’est davantage de pétrole au centre de l’agenda, et moins de transition écologique.
Dans son discours, Sánchez a évoqué les dynamiques qui ont conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale : enchaînement de réactions incontrôlées, erreurs de calcul, escalades imprévues. "On ne peut pas jouer avec le destin de millions de personnes", a déclaré le chef du gouvernement espagnol, qui a également annoncé des mesures concrètes : évacuation des citoyens espagnols de la zone de crise, étude d’outils pour protéger les familles et les entreprises de possibles chocs énergétiques, coordination avec les partenaires européens pour une réponse diplomatique. Autrement dit, une gestion préventive du risque.
Être un leader, dans ce contexte, signifie assumer la responsabilité d’un non. Non par sympathie pour le régime iranien – qualifié de répressif et violent – mais par cohérence avec le droit international et avec l’intérêt national.
Le passage sans doute le plus significatif politiquement est celui sur la "complicité par peur". Pour le chef du gouvernement, suivre automatiquement l’allié n’est pas faire preuve de leadership. La fidélité ne se confond pas avec l’obéissance. Ici, la souveraineté prend un visage différent de celui agité sur un mode polémique ces dernières années : ce n’est pas le refus de l’Europe ou des institutions multilatérales, mais la défense de l’autonomie de décision en leur sein. C’est le choix de ne pas participer à une opération qui promet la stabilité mais qui, en réalité, risque de produire exactement l’inverse : une énergie plus chère, davantage de tensions géopolitiques.
C’est un pari. Il peut avoir un coût économique. Mais il dessine une idée précise de la fonction gouvernementale : protéger les citoyens, l’économie et l’espace civil d’un conflit qui, comme l’a rappelé Sánchez, a peu de chances d’apporter des salaires plus élevés, de meilleurs services publics ou un environnement plus sain.
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