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Pendant des années, le président biélorusse Alexandre Loukachenko était considéré à Washington comme persona non grata : un dirigeant autoritaire soutenu par Moscou, dont le territoire a servi de rampe de lancement à l’invasion russe de l’Ukraine en 2022.
La politique américaine reposait sur l’isolement : sanctions, gel diplomatique et soutien à l’opposition biélorusse.
Ce consensus est en train de bouger. Ces dernières semaines, l’administration Trump a laissé entendre un début de dégel, en dépêchant un envoyé spécial à Minsk, en allégeant certaines sanctions ciblées et en évoquant la possibilité d’une rencontre entre le président Donald Trump et Alexandre Loukachenko sur le sol américain.
Parallèlement, Loukachenko s’emploie à se présenter comme à nouveau incontournable, expliquant aux Américains de passage qu’il veut parler non seulement de l’Ukraine, mais aussi de conflits plus larges, et laissant entendre qu’il a des idées à proposer au sujet de l’Iran.
L’administration Trump teste l’hypothèse selon laquelle l’allié le plus proche de la Russie pourrait devenir un levier à un moment où les outils diplomatiques classiques ont donné peu de résultats.
L’envoyé de Trump pour la Biélorussie, John Coale, s’est rendu à plusieurs reprises à Minsk avec pour priorité d’obtenir la libération de prisonniers politiques, l’une des rares concessions que Loukachenko peut offrir rapidement sans affaiblir sa mainmise sur le pouvoir.
À la suite de la rencontre de Coale avec Loukachenko le 19 mars, la Biélorussie a libéré 250 prisonniers dans le cadre d’un arrangement lié à un allègement des sanctions.
Pour Washington, la logique est claire. Les libérations de prisonniers offrent une justification humanitaire à la reprise de contacts avec un régime longtemps isolé.
Plus important encore, elles rouvrent un canal de communication en grande partie coupé depuis 2022, avec la possibilité de rétablir une présence diplomatique plus complète à un moment où les canaux directs avec Moscou sont limités.
Le Kremlin s’est abstenu d’attaquer frontalement la démarche de Trump, une retenue qui lui évite de faire monter la tension avec Washington au moment même où Moscou a l’oreille du président américain sur l’Ukraine.
La Biélorussie est au cœur de la posture stratégique russe. Elle est frontalière de plusieurs États membres de l’OTAN et de l’Ukraine et a joué un rôle direct dans les premières phases de l’invasion.
Si les troupes biélorusses ne sont pas officiellement engagées en première ligne, le pays reste profondément intégré à l’effort de guerre russe, de la logistique aux infrastructures.
Le président Volodymyr Zelensky accuse la Russie d’utiliser le territoire biélorusse pour intensifier ses opérations de drones contre le nord de l’Ukraine, l’une des raisons pour lesquelles Kiev a sanctionné Loukachenko et durci sa position vis-à-vis de Minsk.
Loukachenko tente depuis longtemps de se poser en intermédiaire entre la Russie et l’Occident. Il a déjà accueilli des pourparlers par le passé et proposé périodiquement de servir de médiateur dans des négociations impliquant Moscou, Kiev et Washington.
Son argumentaire n’a pas changé. Mais la disposition de Washington à y prêter l’oreille, si. Les entretiens de Coale à Minsk ont dépassé le cadre strictement bilatéral pour aborder la question de l’Ukraine et des enjeux géopolitiques plus larges.
Pour Trump, l’attrait d’une rencontre avec Loukachenko est évident. Ce dernier est l’un des rares dirigeants à avoir un accès direct à Vladimir Poutine, tout en ayant intérêt à démontrer son utilité.
Dans un paysage diplomatique où les canaux directs entre Washington et Moscou sont sous tension, notamment en raison des décisions de Trump concernant l’Iran, Cuba et le Venezuela, la Biélorussie offre un possible contournement.
Minsk pourrait contribuer à débloquer la recherche d’une paix en Ukraine, priorité affichée de la Maison-Blanche depuis le retour de Trump au pouvoir en janvier 2025.
Mais les risques sont tout aussi clairs. La priorité de Loukachenko n’est pas de régler la guerre en Ukraine, mais de maximiser son autonomie, sa légitimité et l’allègement des pressions économiques.
Un rapprochement avec Washington peut servir ces objectifs sans modifier l’alignement de la Biélorussie sur Moscou. Loukachenko joue depuis longtemps de l’équilibre entre la Russie et l’Occident afin d’arracher des concessions aux deux camps.
L’assouplissement de la position américaine contraste aussi avec l’évolution de la politique ukrainienne envers la Biélorussie.
Kiev a durci le ton, sanctionnant Loukachenko et menaçant de "conséquences spéciales" en réponse au rôle joué par la Biélorussie dans l’effort de guerre russe.
Dans le même temps, l’Ukraine a renforcé ses liens avec l’opposition biélorusse en exil, notamment via des rencontres entre Zelensky et la cheffe de file de l’opposition, Sviatlana Tsikhanouskaïa.
L’Ukraine considère de plus en plus la Biélorussie comme un co-belligérant volontaire, ou à tout le moins comme un facilitateur assumé de l’agression russe.
Ce décalage complique la stratégie de Washington. Tandis que l’administration Trump teste une ouverture étroite, Kiev cherche à isoler davantage le régime de Loukachenko.
Les alliés européens se situent entre ces deux lignes, eux-mêmes divisés sur la manière de traiter Minsk.
Les sanctions risquent de pousser la Biélorussie plus profondément encore dans l’orbite de Moscou, tandis qu’un engagement limité pourrait atténuer cette dépendance. Mais une normalisation trop rapide pourrait renforcer un régime autoritaire sans modifier son alignement stratégique sur le Kremlin.
(©Newsweek 2026 / Managing Editor : Gabriel Arnaud - The Press Junction / Picture : Picture Alliance- Newscom - Graeme Sloan)
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