"Assez d’horreur, je ne veux plus vivre en me sentant victime" : le témoignage de Gisèle Pelicot bouleverse le monde
Avant même d’ouvrir le livre, le titre déroute, comme une contradiction impossible à résoudre : Un hymne à la vie. Le livre de Gisèle Pelicot, coécrit avec la journaliste et romancière Judith Perrignon, est arrivé en librairie le 19 février, avec une parution simultanée dans vingt-deux pays.
Quelques extraits, publiés en avant-première par la presse française, ont suscité des réactions qui dépassent largement le seul champ éditorial. Car il ne s’agit pas seulement d’un livre, mais du récit à la première personne de l’un des cas de violences se.xuelles les plus sidérants de ces dernières années, et, parallèlement, d’une tentative acharnée de soustraire cette histoire à la seule catégorie de l’horreur.
L’histoire de Gisèle Pelicot
Pendant dix ans, Pelicot a été droguée par son mari, rendue inconsciente dans son propre lit et livrée à au moins cinquante hommes qui l’ont violée, tandis que lui photographiait et filmait tout. Une réalité qui n’a éclaté au grand jour qu’en 2020, lorsqu’une enquête a permis de découvrir ces fichiers sur l’ordinateur de son époux. Convoquée commissariat, elle a été confrontée non seulement aux visages de ses agresseurs — de parfaits inconnus — mais aussi à une image d’elle-même méconnaissable, vidée, réduite à un corps inerte. C’est à partir de cette fracture, à la fois physique et identitaire, que débute le voyage retracé dans ses mémoires.
Le procès
Le procès qui s’est tenu à Avignon entre septembre et décembre 2024 a établi une vérité judiciaire limpide : tous les prévenus ont été reconnus coupables de crimes extrêmement graves, et l’ex-mari a été condamné à la peine maximale prévue par la loi française, soit vingt ans de prison. Mais la portée publique de l’affaire ne tient pas qu’au verdict. Elle tient surtout à la décision de Gisèle Pelicot de refuser le huis clos pour témoigner à visage découvert, s’exposant aux regards, aux insinuations, au risque bien réel d’une nouvelle humiliation. Un choix qui, dans le livre, est revisité aussi à l’aune de l’âge — comme si, à soixante-dix ans, le jugement social perdait une partie de sa force coercitive — mais qui naît surtout d’un basculement moral radical : la honte ne doit pas appartenir à la victime.
La honte doit changer de camp
Cette phrase, devenue en quelques mois un slogan mondial pour les mouvements de lutte contre les violences se.xistes, ne résonne pas dans le livre comme une formule rhétorique, mais comme l’aboutissement d’un conflit intérieur profond. Gisèle Pelicot y raconte sa peur du regard de ses agresseurs, le poids de leur nombre, la sensation de pouvoir redevenir, une fois encore, l’objet de leurs mensonges et de leur mépris ; et pourtant, c’est précisément au cœur de cette peur qu’émerge la question décisive : le silence de qui aurait été réellement protégé ? Le sien, ou le leur ? Dans ce basculement, l’histoire personnelle se transforme en geste politique, non parce qu’elle prétend représenter toutes les victimes, mais parce qu’elle refuse de rester enfermée dans cette seule identité.
L’un des aspects les plus inattendus du livre est, précisément, le refus de se complaire dans la souffrance, ce que certains critiques français ont qualifié de rejet du "dolorisme". L’horreur n’est pas édulcorée, elle n’est pas l’unique prisme du récit. Au contraire, la narration insiste sur l’“après” : les enfants, inévitablement meurtris ; un nouvel amour ; la tentative de reconstruire un quotidien qui ne soit pas une simple survie. Ni rédemption ni consolation, mais la possibilité bien réelle de recommencer à choisir.
Dans cette perspective, son souhait clairement exprimé de voir en prison l’homme qui a orchestré les violences pendant des années est frappant : “il ne s’agit pas d’un geste de pardon, précise Pelicot, mais de la nécessité d’obtenir des réponses et de lui dire un dernier adieu”, comme si la clôture de l’histoire passait par un dernier face-à-face capable de lui rendre la maîtrise de son destin. Là encore, le mouvement n’est pas tourné vers le passé, mais vers l’avenir.”
C’est ici que le titre cesse de paraître paradoxal. Un hymne à la vie ne célèbre pas ce qui s’est passé et ne cherche pas à transformer la violence en leçon édifiante ; il affirme plutôt que la vie peut être reconquise, même après avoir été radicalement niée. Et cette revendication, cet acte de reconquête, en devenant publique, oblige toute une société à s’interroger sur ce qu’elle a trop longtemps préféré ne pas voir.
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