The Press Junction.
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12 mai 2026

De l’électricité gratuite les jours de grand vent : le plan du Royaume‑Uni pour ne plus arrêter les éoliennes

©Cyrus Crossan via Unsplash

Il y a des journées où le vent fait exactement ce qu’on attend de lui : il souffle fort, avec constance, fait tourner les pales et produit de l’électricité. Et pourtant, c’est précisément au moment où l’énergie propre abonde que le système s’enraye. Le réseau se retrouve saturé, l’électricité reste coincée là où elle est produite et le pays finit par payer deux fois : d’abord pour arrêter les turbines, puis pour acheter de l’énergie ailleurs, souvent issue de centrales à gaz. 

C’est au cœur de ce paradoxe que le Royaume‑Uni a décidé de lancer une proposition très concrète : offrir de l’électricité gratuite ou fortement remisée aux foyers situés à proximité des zones où le réseau est congestionné, plutôt que de continuer à gaspiller la production éolienne.

Tout se joue là, dans le réseau électrique. Une grande partie de l’infrastructure européenne a été pensée pour un monde énergétique centré sur le charbon et le gaz, avec de grandes centrales sur des sites précis et une consommation répartie ailleurs. L’éolien, lui, s’implante là où le vent travaille vraiment : en pleine mer, le long des côtes, dans des zones reculées. Résultat : l’énergie est produite loin des grands pôles de demande et, quand les câbles et les interconnexions ne suffisent plus, elle reste piégée. Aurora Energy Research a estimé qu’en Europe les coûts de gestion des congestions ont atteint 8,9 milliards d’euros en 2024, tandis que 72 TWh d’électricité, en grande partie renouvelable, ont été coupés à cause de ces goulots d’étranglement : un volume proche de la consommation annuelle de l’Autriche.

Le Royaume‑Uni offre l’exemple le plus frappant. D’après le décompte cité par Octopus Energy et repris par Euronews, en 2025 le pays a gaspillé 1,47 milliard de livres sterling, soit près de 1,68 milliard d'euros, en arrêtant des éoliennes et en faisant tourner des centrales à gaz pour compenser. Pour la seule journée du 26 mars 2026, le gaspillage lié à l’éolien a dépassé 1,31 million de livres : une partie correspondait aux indemnités versées pour arrêter les turbines, le reste servant à acheter de l’électricité de substitution ailleurs sur le réseau. En Allemagne, parallèlement, les coûts de compensation liés à la réduction de la production renouvelable ont atteint 435 millions d’euros en 2025, en baisse par rapport aux 554 millions de 2024, signe que le problème évolue mais reste colossal.

Dans ce contexte, l’idée britannique suit une logique d’une simplicité presque brutale : si, dans certaines régions, l’énergie est disponible et que le réseau peine à l’évacuer, il vaut mieux en faire baisser le prix sur place, immédiatement, en temps réel, plutôt que de payer pour la faire disparaître. Le Department for Energy Security and Net Zero (ministère de la Sécurité énergétique et de la Neutralité carbone) a mis sur la table une expérimentation en ce sens, proposant des factures allégées pour ceux qui vivent à proximité des zones “saturées” lors de journées très venteuses. Le gouvernement britannique présente ainsi ce projet comme une tentative de cesser de payer les parcs éoliens pour leur mise en arrêt et de transformer ce surplus en bénéfice direct pour les ménages et les activités locales.

Remises sur la facture, pompes à chaleur, batteries et data centers

C’est ici que le sujet devient le plus intéressant, parce qu’il touche autant au prix d’aujourd’hui qu’aux comportements de demain. Greg Jackson, directeur général d’Octopus Energy, a salué l’annonce, mais il a aussi formulé une critique claire : de simples tests risquent d’avoir peu d’effet. Le vrai tournant viendrait avec un mécanisme stable, suffisamment crédible pour inciter les particuliers à acheter une voiture électrique, une pompe à chaleur, une batterie domestique, ou pour convaincre les entreprises d’implanter des activités énergivores, comme les data centers, précisément dans ces zones. L’idée est de déplacer la demande vers les régions où, actuellement, le vent produit plus que ce que le réseau parvient à acheminer.

En d’autres termes, de l’électricité gratuite ou quasi gratuite les jours de grand vent sert certes de remise sur la facture, mais surtout de signal industriel. Elle indique aux consommateurs où il est intéressant d’électrifier leurs usages. Elle indique aux entreprises où il est pertinent d’investir. Elle indique au système qu’une partie de la solution peut aussi venir d’une demande plus flexible, plus mobile, plus intelligente. Les investissements dans le réseau restent indispensables : en Europe, ils ont d’ailleurs augmenté de 47 % en cinq ans pour atteindre environ 70 milliards d’euros par an. Mais ce rythme, selon les analystes, reste inférieurs aux besoins réels.

En toile de fond subsiste également la question géopolitique, qui pèse lourdement ces dernières semaines. La guerre avec l’Iran et la crise autour du détroit d’Ormuz ont fait repasser le baril de pétrole au‑dessus des 100 dollars, réveillant partout en Europe le réflexe pavlovien (conditionné) du forage et des licences fossiles. Pourtant, une récente analyse de l’Université d’Oxford soutient que pousser au maximum l’extraction de pétrole et de gaz en mer du Nord ne ferait économiser aux ménages britanniques que 16 à 82 livres par an, alors qu’un système entièrement alimenté par les énergies renouvelables pourrait alléger la facture de 105 à 441 livres par an et par foyer.

C’est pourquoi, derrière toute la rhétorique sur l’abondance énergétique, l’enjeu réel concerne la capacité à l’acheminer là où elle est nécessaire et au bon moment. L’Europe dispose déjà de suffisamment de signaux pour le comprendre : dans plusieurs pays, dont l’Espagne et la France, les taux de “curtailment” (écrêtement) ont atteint des niveaux record durant les neuf premiers mois de 2025. Le problème ne vient donc pas du vent qui manque. Il vient du vent qui arrive et reste coincé derrière un goulot d’étranglement électrique.

Avec cette expérimentation sur l’électricité gratuite, le Royaume‑Uni tente de traiter l’excédent de renouvelables comme une ressource à exploiter plutôt que comme une nuisance à éteindre. Le test, en lui‑même, ne changera pas la donne. Mais la direction prise, elle, dit déjà beaucoup. Le vent tourne. Les pales aussi. Il ne manque plus que le fil.

Source : WastedWind

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