The Press Junction.
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12 mai 2026

La guerre en Iran est-elle la Troisième Guerre mondiale ? Les experts en désaccord sur la ligne rouge

©Saifee Art via Unsplash

La guerre entre les États-Unis et l’Iran a relancé le débat : la Troisième Guerre mondiale a‑t‑elle déjà commencé ? Les experts sont profondément divisés sur la question, pour beaucoup nous en sommes encore loin.

Quelques heures seulement après les bombardements américains et israéliens sur Téhéran début mars, des missiles iraniens ont été tirés dans toutes les directions, frappant des bases américaines au Koweït, à Oman, au Qatar, en Arabie saoudite, en Turquie et ailleurs.

Était‑ce là le seuil critique — le moment où un conflit bascule du régional au mondial ? Ou sommes‑nous encore en train de glisser vers un point de bascule mal défini, celui où tout le monde s’accordera à dire qu’il s’agit d’une guerre mondiale ?

Les experts sont profondément divisés. Certains affirment que non, que nous en sommes très loin. D’autres soutiennent que nous y sommes déjà. Alors que le conflit avec l’Iran s’aggrave, parallèlement à l’implication de l’OTAN en Ukraine, aux menaces de la Chine à l’égard de Taïwan et à la posture de plus en plus affirmée de la Russie dans plusieurs régions, beaucoup estiment que les conditions d’un conflit mondial généralisé sont déjà réunies.

Michael O’Hanlon, qui étudie la politique de défense depuis des décennies à la Brookings Institution, affirme auprès de Newsweek que nous ne sommes pas en situation de guerre mondiale. “Ce n’est pas une guerre mondiale. C’est une guerre régionale impliquant un acteur extérieur supplémentaire et des conséquences planétaires. Ce n’est pas la même chose”, insiste l’expert.

Son raisonnement est simple : aujourd’hui, les États‑Unis affrontent directement l’Iran. La Russie combat l’Ukraine, mais ne fait que soutenir indirectement Téhéran. La Chine observe sans fournir d’armes. Les conflits sont distincts. Les belligérants ne se recoupent pas. Il n’y a pas de stratégie commune. C’est cette distinction qui importe, plaide M. O’Hanlon. Une guerre régionale aux répercussions mondiales n’est pas l’équivalent d’une guerre mondiale.

Paul Poast, professeur associé à l’Université de Chicago et spécialiste en relations internationales, voit les choses autrement. Analysant l’engrenage des affrontements indirects sur deux continents, il dresse un constat plus inquiétant. “Les États‑Unis, la Chine et la Russie seront engagés dans des combats indirects sur deux théâtres de guerre et deux continents, en Ukraine et en Iran. Je sais que les gens n’aiment pas employer le terme de ‘guerre mondiale’, mais cela correspond de très près à toutes les définitions que je connais”, écrivait-il dans une analyse publiée par l’université le 12 mars.

Le test de Pearl Harbor

Le colonel à la retraite du Corps des Marines américains, Mark Cancian, se tourne vers l’histoire pour trouver un point de comparaison plus clair. En 1941, le Japon attaque Pearl Harbor. Soudain, les pays qui combattaient l’Allemagne en Europe se battent aussi contre le Japon dans le Pacifique. Les conflits fusionnent. Les mêmes acteurs combattent sur les deux fronts. La stratégie globale s’est unifiée par-delà les océans. “En repensant à la Seconde Guerre mondiale, je pense qu’il y avait un consensus à l’époque sur le fait qu’elle est devenue une guerre mondiale, et non plus seulement européenne, lorsque le Japon a attaqué les États‑Unis et les colonies européennes dans le Pacifique”, rappelle Mark Cancian auprès de Newsweek, aujourd’hui conseiller principal au sein du département Défense et sécurité du Center for Strategic and International Studies.

Et d’ajouter : “L’alliance entre l’Allemagne et le Japon était fragile, mais les pays alliés qui combattaient en Europe étaient, pour l’essentiel, les mêmes que ceux qui se battaient dans le Pacifique. Pour nous, c’était donc une guerre mondiale”

Aujourd’hui, le tableau est différent. Les États‑Unis affrontent directement l’Iran, mais pas la Russie, qui se contente d’observer. La Chine ne combat pas non plus l’Iran. Il n’existe pas d’alliance formelle reliant l’Ukraine et l’Iran. Aucun plan commun n’est élaboré. “Il existe une alliance faible entre la Russie, l’Iran et la Chine”, reconnaît M. Cancian. “Dans le Pacifique occidental, les relations sont parfois tendues, mais on n’y observe pas de guerre ouverte. Les États‑Unis et l’Iran ne sont pas directement impliqués dans la guerre en Ukraine. Pour cette raison, je ne vois pas là une guerre mondiale.”

Paul Poast pose néanmoins une question plus sombre : que se passerait‑il si la Russie commençait à acheminer des armes en Iran, et ne se contentait plus seulement du renseignement ? Et si la Chine fournissait des composants tout en menaçant simultanément Taïwan ? À partir de quel moment un réseau d’implications indirectes devient‑il indissociable d’une guerre mondiale ?

Qu’est‑ce qu’une guerre mondiale ?

Pour M. Cancian, en s’en tenant au modèle de la Seconde Guerre mondiale, le déclencheur intervient lorsque les mêmes grandes puissances se battent sur plusieurs théâtres — quand les conflits fusionnent et que les pays engagés dans une guerre sont les mêmes que ceux qui combattent dans une autre. À ce stade, il n’est plus pertinent de parler de guerres distinctes, mais bien d’un unique conflit mondial.

Cette définition rejoint celle avancée par Kristian Gleditsch, titulaire de la chaire Regius dessciences politiques à l’Université d’Essex, en Angleterre, dans l’analyse de Newsweek publiée en décembre 2024 sur cette question. Une guerre mondiale suppose “des combats d’une extrême intensité [et] une forme de connexion entre plusieurs conflits armés à travers le monde qui justifie de les considérer comme faisant partie d’un conflit global plus vaste — par exemple, l’implication des mêmes acteurs ou d’alliances très étroites”.

Le cadre proposé par M. Gleditsch pour définir ce qui n’est pas une guerre mondiale repose sur trois conditions : la séparation géographique, l’absence de coordination entre les belligérants et l’absence d’affrontement direct entre grandes puissances. Aujourd’hui, ces conditions sont en grande partie réunies. L’Ukraine et l’Iran restent des théâtres de guerre distincts. La Russie et l’Iran ne coordonnent pas leur stratégie dans le cadre d’une campagne unifiée. Les États‑Unis ne combattent pas directement la Chine ou la Russie.

Selon la plupart des définitions avancées par les spécialistes, les combats en Iran ne constituent donc pas une guerre mondiale. Il s’agit d’une guerre régionale aux conséquences planétaires. Mais le risque que ces différents fronts finissent par se fondre en un seul conflit global demeure bien réel.

Dans un scénario cauchemardesque, la Russie intensifierait ses livraisons d’armes à l’Iran. La Chine fournirait des composants tout en menaçant Taïwan. Les États‑Unis se retrouveraient engagés dans des guerres indirectes sur plusieurs fronts en même temps. C’est alors que la définition change — que la guerre mondiale commence.

La durée pendant laquelle il sera encore possible de maintenir ces conflits séparés dépend des décisions en cours à Washington, Moscou, Pékin et Téhéran. Aucune de ces capitales ne semble, pour l’instant, traiter la situation comme un problème urgent de confinement.

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