L’approche de Trump vis-à-vis du Groenland traite-t-elle la souveraineté nationale comme une simple marchandise ?
Opinion : Imran Khalid est analyste géostratégique et chroniqueur en affaires internationales. Ses analyses ont été largement publiées par de grands médias et titres de presse internationaux.
En ce début d’année 2026, le monde assiste au retour d’un style de politique étrangère américaine qui ne considère plus la carte du monde comme un ensemble d’États souverains, mais comme un portefeuille d’actifs en difficulté. Le président Donald Trump a de nouveau braqué son regard sur le Groenland, affirmant que les États-Unis allaient "faire quelque chose" au sujet de l’île arctique — "qu’ils le veuillent ou non". Cette rhétorique, après l’extraction spectaculaire de Nicolás Maduro de Caracas, au Venezuela, laisse entrevoir un basculement de l’ordre d’après-guerre froide, fondé sur des règles et des normes, vers une nouvelle doctrine brutale de réalisme transactionnel.
La tension actuelle autour du Groenland ne se résume pas à une répétition de l’incident diplomatique de 2019. Elle s’inscrit désormais dans une compétition stratégique beaucoup plus large. La Maison-Blanche soutient que la propriété américaine du territoire est une condition préalable à la sécurité dans l’Arctique, brandissant le spectre d’un encerclement par la Russie et la Chine. Lors d’une réunion avec des dirigeants du secteur pétrolier, le président a présenté cette acquisition comme indispensable pour empêcher des adversaires de devenir des « voisins ». L’administration aurait même envisagé de proposer des paiements directs aux 57 000 habitants du Groenland, allant de 10 000 dollars (env 8500 euros) à 170 000 dollars (env 145 000 euros), pour les inciter à faire sécession du Danemark.
Cette approche assimile la souveraineté nationale à une marchandise dotée d’une étiquette de prix. La réaction de Bruxelles et de Copenhague a été rapide et remarquablement unie. Les dirigeants de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de la Pologne ont publié une déclaration commune affirmant que l’avenir du Groenland ne relève que de son peuple et du royaume danois. La Première ministre danoise, Mette Frederiksen, est allée plus loin, avertissant que toute action militaire contre un allié de l’OTAN reviendrait de facto à mettre fin à l’alliance.
Pour comprendre l’alarme européenne, il faut se pencher sur la récente intervention américaine au Venezuela. "L’opération Absolute Resolve", au cours de laquelle les forces américaines ont capturé Maduro le 3 janvier, a servi de preuve de concept de la volonté de cette administration de contourner le droit international au profit de résultats directs et tangibles.
Si la Maison-Blanche justifie ce raid en le présentant comme une opération de maintien de l’ordre contre le "narcoterrorisme", la réunion qui a suivi avec les dirigeants du secteur pétrolier, consacrée à 100 milliards de dollars (env 85 milliards d’euros) d’investissements, en révèle la logique sous-jacente. L’administration ne considère pas le Venezuela uniquement comme un problème de sécurité, mais comme un territoire riche en ressources qui nécessiterait une gestion américaine afin de garantir la stabilité et une "sécurité totale" pour les marchés de l’énergie.
L’examen critique de ces actions met en lumière un schéma dans lequel la "stabilité" est employée comme synonyme de "contrôle". Au Venezuela, la destitution d’un dictateur n’a pas encore débouché sur une transition démocratique ; elle a plutôt créé un vide juridique et politique dans lequel le Trésor américain gère désormais les revenus pétroliers vénézuéliens par simple décret présidentiel. Ce "précédent de Caracas" est précisément ce qui effraie les dirigeants européens lorsqu’ils entendent le président évoquer la possibilité de prendre le Groenland "par la manière forte" si aucun accord ne peut être conclu.
Par ailleurs, le fait que l’administration balaie d’un revers de main l’accord de défense de 1951 avec le Danemark, jugé insuffisant, laisse entendre qu’aucun traité existant n’est sacré s’il contredit une vision de la sécurité fondée sur la propriété. En affirmant que l’on ne peut "défendre que ce que l’on possède" et non des "locations", la Maison-Blanche envoie en substance un signal à tous les alliés qui accueillent une base américaine : leur souveraineté est conditionnelle.
Les scénarios plausibles pour la suite laissent présager un profond fossé au sein de l’alliance atlantique. L’une des options serait un compromis de "partage de souveraineté", peut-être calqué sur les Compacts of Free Association que les États-Unis entretiennent avec certains États insulaires du Pacifique. Cela permettrait au Groenland de rester techniquement autonome tout en confiant entièrement sa défense et sa sécurité à Washington. Mais au vu de l’humeur actuelle à Nuuk, où le gouvernement local a déclaré que "le Groenland nous appartient", un tel accord semble improbable sans une forte dose de coercition.
La réponse européenne évolue déjà des protestations diplomatiques vers l’utilisation de leviers économiques. Le Parlement européen est en passe de geler un important accord commercial entre les États-Unis et l’UE, signalant que le prix des ambitions territoriales américaines se paiera en accès au marché. On évoque même une "force européenne de déploiement rapide" au Groenland pour renforcer l’intégrité territoriale de l’île. L’UE commence à réaliser que si elle n’est pas en mesure de protéger les frontières des territoires de ses propres États membres, la notion même d’autonomie stratégique européenne n’est qu’une lettre morte.
Au fond, le pari groenlandais traduit une lecture fondamentalement erronée des rapports de force au XXIe siècle. La véritable sécurité dans l’Arctique, comme en Amérique du Sud, repose sur des institutions légitimes et des alliances stables, et non sur la seule possession physique de terres ou le contrôle de champs pétrolifères. En traitant le monde comme un simple registre foncier, les États-Unis risquent de gagner la propriété, mais de perdre le voisinage. La tragédie de ce nouveau transactionnalisme, c’est qu’il pourrait bien sécuriser les minerais de l’Arctique tout en détruisant l’alliance même qui a maintenu la paix en Atlantique Nord depuis quatre-vingts ans.
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur (Imran Khalid).
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