The Press Junction.
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12 mai 2026

Le coût invisible de la guerre en Iran

©Unsplash

Certaines crises cessent très vite d’appartenir uniquement au front où elles sont nées. Elles sortent de la fumée, des tirs, des communiqués militaires, et se remettent en circulation à l’intérieur de tout ce qui fait tenir la vie matérielle de chacun. 

Ormuz appartient à cette catégorie. Par là transite une part énorme du pétrole et du gaz mondiaux, mais l’enjeu est aussi ailleurs : c’est l’un des lieux où l’on voit, avec une clarté presque brutale, à quel point le système fossile continue de transformer une guerre en quelque chose de plus vaste, de plus tenace, de plus sale. Un conflit commence avec les bombes et se prolonge sur les marchés, dans les primes d’assurance, dans les routes maritimes, dans les peurs de ceux qui gouvernent. Le climat, au milieu, encaisse le choc deux fois.

Les premières semaines de guerre avaient déjà laissé une addition lourde. Une estimation du Climate and Community Institute évalue à 5,054 millions de tonnes de CO₂ équivalent (plus que ce que produit l’Islande en une année entière) les émissions des 14 premiers jours de combats, du 28 février au 14 mars 2026. En près de deux semaines, la guerre a pollué autant qu’un million de voitures à essence et provoqué des dégâts climatiques supérieurs à 1,3 milliard de dollars (env. 1,1 milliard d'euros)

Dans ce chiffre, il y a les bâtiments détruits, les combustibles incendiés, le carburant militaire, les engins perdus, les missiles et les drones. La guerre frappe le climat de manière immédiate, brutale, physique. Puis commence un second temps, qui passe presque inaperçu.

Ce chiffre pèse aussi pour une autre raison : il démonte une habitude bien commode en Occident, celle qui consiste à traiter la guerre comme si elle était séparée de la crise climatique. La guerre consomme des carburants, enflamme des infrastructures fossiles, dévaste des villes entières, puis exige du ciment, de l’acier, des transports, de l’énergie pour reconstruire. Le document précise aussi que l’estimation reste prudente, car les données collectées sur un conflit de haute intensité sont marquées par la censure, l’incertitude et des mises à jour permanentes.

Entre-temps, le tableau s’est encore assombri. Lundi 13 avril 2026, Washington a annoncé le blocage du trafic maritime à destination et en provenance des ports iraniens, après l’échec des discussions du week-end. Dans le même temps, les tankers ont commencé à s’écarter du détroit d’Ormuz, tandis que Téhéran haussait de nouveau le ton sur le plan militaire. Selon Reuters, la mesure vise à stopper environ deux millions de barils de brut iranien par jour à destination du marché mondial, et intervient à un moment où plusieurs pétroliers ont fait demi-tour ou sont restés à l’arrêt.

Ici, la question climatique change d’échelle. Le dommage ne reste pas confiné à la fumée des explosions. Il se prolonge dans la géographie du pétrole. Le détroit d’Ormuz demeure le passage énergétique le plus délicat de la planète. En 2024, il a vu passer en moyenne 20 millions de barils par jour, soit environ 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers. Avant la guerre, près d’un cinquième des exportations mondiales de pétrole et de gaz naturel transitaient aussi par cette voie, la majeure partie à destination de l’Asie.

La menace américaine sur Ormuz s’inscrit dans un scénario déjà bien rodé : faire monter la tension pour forcer une désescalade. Un schéma usé jusqu’à la corde, et d’autant plus fragile. Le marché du brut continue pourtant d’espérer qu’il fonctionne encore. À peine la menace revenue sur la table, le Brent a grimpé d’environ 8 %. Depuis début avril, seul un trafic réduit est passé par le détroit, très loin des niveaux d’avant-guerre.

Tant que l’histoire est racontée uniquement comme une affaire de prix, on passe à côté de la partie la plus intéressante. Ormuz est l’endroit où l’on voit se réactiver, presque mécaniquement, le chantage fossile. La tension monte, et le système politique se remet aussitôt à protéger flux, barils, couloirs maritimes, infrastructures d’exportation. Le langage change à toute vitesse : d’abord la guerre, puis la sécurité énergétique, puis la limitation des dégâts économiques. La crise climatique, qui devrait figurer tout en haut des priorités précisément parce que ces nœuds révèlent toute la fragilité du modèle, est reléguée sur le côté, une fois de plus. La scène reste la même, simplement avec des nerfs toujours plus à vif.

La stabilité du présent reste suspendue à la capacité militaire de quelques points d’étranglement fossiles que tout le monde sait fragiles, congestionnés, exposés, faciles à prendre en otage. Il suffit de regarder le réflexe conditionné. La tension augmente et le monde se remet aussitôt à raisonner comme si le pétrole était encore le seul langage compréhensible dans les heures graves.

 

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