The Press Junction.
The Press Junction.
12 mai 2026

Le sous-marin soviétique échoué en 1989 émet toujours des radiations en mer de Norvège

©Mario Dominguez via Unsplash

Les profondeurs marines possèdent un don presque cruel : elles retiennent longtemps ce que les hommes préfèrent oublier. Elles le font avec les épaves, avec le métal, avec la mémoire militaire de la guerre froide. Elles le font aussi avec le Komsomolets, le sous-marin nucléaire soviétique qui a sombré en 1989 et qui est resté là-bas, à 1 680 mètres de profondeur, dans l’obscurité totale de la mer de Norvège.

Près de trente-sept ans plus tard, une nouvelle étude confirme que cette épave continue de relâcher des matières radioactives depuis son réacteur. Le tableau exige toutefois du sang-froid et de la précision, car la réalité reste plus complexe que ne le laisserait croire un titre de catastrophe facile.

Le K-278 Komsomolets a coulé le 7 avril 1989 après un incendie à bord. Avec lui ont sombré le réacteur nucléaire et deux torpilles à ogive nucléaire. Il y avait 69 hommes à bord ; 27 ont survécu, tandis que 42 membres d’équipage ont perdu la vie, entre l’accident lui-même et le froid glacial des eaux qui a suivi. Depuis, l’épave repose à une profondeur qui écrase le métal, ralentit les gestes et étire le temps jusqu’à en faire une menace silencieuse, de celles qui ne font pas de bruit en surface mais continuent de travailler dans les profondeurs.

Le site est surveillé depuis des décennies, et le véritable saut qualitatif est arrivé avec les véhicules télécommandés de nouvelle génération. Lorsque le ROV norvégien Ægir 6000 est descendu autour de l’épave, le travail ne s’est pas limité à capturer des images spectaculaires du fond marin. Les chercheurs traquaient des signatures précises : césium 137, strontium 90, autant de traces utiles pour comprendre si le sous-marin continuait à libérer des radionucléides dans la mer. La réponse est tombée avec une clarté presque brutale : oui, il y a toujours des fuites.

Les images du ROV ont montré des émissions intermittentes, comme de petites bouffées s’échappant d’une conduite de ventilation. En prélevant des échantillons dans ces panaches, les chercheurs ont mesuré des concentrations maximales de césium 137 jusqu’à 800 000 fois supérieures aux niveaux habituels de la mer de Norvège, et des concentrations de strontium 90 dépassant de 400 000 fois le bruit de fond local. S’y ajoutent des niveaux élevés d’isotopes du plutonium et de l’uranium qui, à travers des rapports atomiques, indiquent que le combustible nucléaire du réacteur est en train de subir une corrosion. Le point crucial est là : l’épave continue de fuir, et elle fuit par à-coups, et non selon un flux linéaire et constant.

La profondeur dilue les dégâts, mais le temps poursuit son œuvre dans la coque

C’est précisément ici que le récit change de rythme. Le mot “radiations” évoque immédiatement le scénario de l’apocalypse, mais le fond marin fonctionne autrement. À cette profondeur, la matière radioactive est soumise à une dilution extrêmement rapide dans l’eau environnante. À quelques mètres à peine de la coque, les niveaux s’effondrent de façon drastique, et les données recueillies jusqu’ici montrent peu d’indices d’une accumulation significative dans l’environnement immédiat du sous-marin. Les surveillances norvégiennes des années passées avaient déjà conclu que les fuites documentées ne représentaient pas un risque pour les populations ni pour la faune marine ; les nouveaux résultats s’inscrivent eux aussi dans un cadre de forte dilution. Même la vie marine observée sur l’épave, des organismes fixés à la structure jusqu’aux coraux cités dans les comptes rendus de vulgarisation liés à l’étude, ne renvoie pour l’heure aucune image d’un effondrement biologique manifeste.

Aujourd’hui, le point le plus sensible semble, paradoxalement, se situer moins au niveau du réacteur que dans la proue, là où se trouvent les deux torpilles nucléaires. Dans les années 1990, les autorités russes, redoutant le contact avec l’eau de mer, sont intervenues avec une décision qui, avec le recul, conserve une portée autant politique que technique : des tubes lance-torpilles scellés avec des bouchons en titane, des ouvertures recouvertes de plaques, des mesures correctives mises en œuvre à une époque où Moscou cherchait aussi à se montrer plus transparente après la leçon historique de Tchernobyl. Les données de 2026 confirment que ces scellements tiennent toujours et, autour de la section avant endommagée, les chercheurs n’ont trouvé aucune trace de plutonium en provenance des ogives des torpilles. Dans cette histoire faite de ferraille, d’eau noire et de mémoire toxique, demeure au moins un fait indiscutable : cette intervention a évité un scénario bien pire.

Svetlana Savranskaya, du National Security Archive de l’université George Washington, a interprété cette phase comme un reflet direct des leçons tirées après Tchernobyl : moins de secret, davantage de prise de responsabilité à l’échelle internationale. C’est l’une de ces rares fissures dans le récit monolithique de la Guerre froide où, pour une fois, la coopération parvient à s’imposer avant le désastre avéré. Et pourtant, cette note presque civilisée empêche tout relâchement. L’épave est toujours là, le titane résiste, le sel insiste, la mer travaille avec une patience infinie. À la longue, c’est toujours elle qui gagne.

Le véritable ennemi reste la corrosion

Les auteurs de l’étude l’affirment avec une clarté presque brute : les rejets du réacteur vont se poursuivre et de nouvelles investigations sont nécessaires pour comprendre le mécanisme de ces impulsions, les processus de corrosion à l’œuvre à l’intérieur du réacteur et leurs conséquences futures sur les matières nucléaires restées à bord. En d’autres termes, le Komsomolets continue de “respirer” des isotopes dans l’obscurité et personne ne sait encore expliquer pleinement pourquoi cette fuite adopte un comportement intermittent. Pression interne, dynamique de l’épave, courants profonds, microfissures et combinaisons de facteurs : la mer livre des indices, pas des sentences.

De temps à autre, l’idée de remonter le sous-marin à la surface refait surface. Il suffit pourtant d’imaginer l’opération pour mesurer l’ampleur du cauchemar : des milliers de tonnes de matériel nucléaire corrodé, un mille d’eau au-dessus, une structure déjà marquée par le temps et une seule manœuvre ratée capable de transformer une fuite localisée sur le fond marin en une contamination bien plus vaste dans la colonne d’eau et de la surface. D’anciennes analyses sur un éventuel repêchage avaient déjà mis en garde contre les risques radiologiques d’une telle opération. C’est pourquoi la stratégie la plus raisonnable reste aussi la plus frustrante : surveiller, prélever, revenir sur place, laisser les capteurs allumés et mettre de côtés les fantasmes musclés du "on remonte tout".

Au bout du compte, le Komsomolets reste une plaie béante au fond de la mer, infligée par l’arrogance humaine. Nous avons construit une machine capable d’aller là où le corps humain cède, de transporter une puissance considérable et de continuer à faire des dégâts même après sa mort. Puis nous avons découvert que démonter réellement cet héritage exige un savoir-faire que nous poursuivons encore. Pour l’instant, la mer de Norvège absorbe, dilue, encaisse. Le vrai problème est dans le calendrier, car si les fonds marins préservent nos erreurs bien mieux que la surface, tôt ou tard, ils finissent toujours par présenter l’addition.

Source : PNAS

Partager: