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"C’est Ahmad Vahidi qui tient les rênes", confie à Newsweek l’expert Kamran Bokhari à propos de l’actuel chef des Gardiens de la révolution, qu’il a rencontré il y a 15 ans.
Alors que le président Donald Trump affirme déceler des signes de désorganisation au sein du commandement iranien en temps de guerre, un acteur clé semble concentrer un pouvoir grandissant, susceptible de façonner la position de la République islamique aussi bien sur le champ de bataille qu’à la table des négociations.
Et ce n’est probablement pas le profil que la Maison-Blanche souhaite voir aux commandes.
Si l’ayatollah Mojtaba Khamenei a accédé à la plus haute fonction de guide suprême après l’assassinat de son père, et si le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf s’est retrouvé sous les projecteurs lors des négociations, l’ascension du général de brigade Ahmad Vahidi est peut‑être le tournant le plus déterminant de tous les bouleversements à l’œuvre dans le complexe équilibre interne des pouvoirs en Iran.
Vahidi a été nommé à la tête des Gardiens de la révolution islamique après la mort de son prédécesseur, Mohammad Pakpour, dans les premières phases de la guerre déclenchée contre l’Iran il y a deux mois par les États‑Unis et Israël.
Mais le parcours de Vahidi est particulier. En plus d’avoir déjà occupé les fonctions de de ministre de l’Intérieur sous l’ex‑président Ebrahim Raïssi et de ministre de la Défense sous l’ex‑président Mahmoud Ahmadinejad, Vahidi a été l’un des fondateurs et premier chef de la force d’élite al‑Qods, plus tard dirigée par le général de division Qassem Soleimani jusqu’à sa mort lors d’une frappe américaine en 2020 ordonnée par Trump.
Aujourd’hui, alors que la République islamique traverse l’épreuve la plus grave qu’elle ait connue depuis la guerre Iran‑Irak des années 1980, "c’est Ahmad Vahidi qui tient les rênes", explique Kamran Bokhari, spécialiste en analyse stratégique et chercheur principal au Middle East Policy Council, auteur de nombreux travaux sur l’évolution interne du leadership iranien.
Durant ses dernières 21 années, Soleimani était souvent qualifié de "commandant de l’ombre". Il devait ce surnom à une longue carrière d’opérations clandestines à l’étranger : soutien à des milices visant les troupes américaines en Irak, appui au Hezbollah face à Israël, combats contre les rebelles et les djihadistes, dont l’organisation État islamique (ISIS), en Irak et en Syrie.
Mais Soleimani était aussi devenu, à sa manière, une figure publique. Et cette notoriété ouverte lui a été fatale, lorsque Trump a pris la décision inédite de l’éliminer lors d’une visite en Irak, en janvier 2020.
Vahidi est lui aussi bien connu en Occident. Il a fait l’objet d’une notice rouge d’Interpol en 2007 et de sanctions américaines en 2010 pour son rôle présumé dans l’attentat meurtrier contre un centre communautaire juif en Argentine en 1994. Il est depuis visé par d’autres mesures restrictives de la part des États‑Unis et de l’Union européenne, sans que cela n’entrave réellement sa carrière en Iran.
Malgré ses fonctions publiques, Vahidi conserve toutefois une part de mystère. Sa capacité à gravir les échelons dans les structures formelles de l’État, à nouer des liens fondés sur un leadership technocratique plutôt que personnel et à maintenir un profil international relativement discret en fait un acteur particulièrement redoutable.
Bokhari, également directeur de la recherche au New Lines Institute à Washington, D.C., a brièvement rencontré Vahidi en marge d’une conférence à Téhéran il y a 15 ans. Il le décrit comme étonnamment affable et parfaitement anglophone.
L’ascension de Vahidi s’inscrit aussi dans l’accélération d’une mutation de longue haleine à l’œuvre au sein de la République islamique. Même durant les dernières années de l’ayatollah Ali Khamenei, le pouvoir était discrètement de plus en plus délégué à d’autres pôles.
Si Trump n’a cessé d’affirmer que le "changement de régime" a déjà eu lieu en Iran, il a reconnu dès le début du conflit le risque de voir émerger une nouvelle direction tout aussi hostile aux intérêts américains.
Vahidi aurait déjà un passé de contacts avec la CIA et le Mossad, le service de renseignement israélien, dans les années 1980. L’opération clandestine avait vu des responsables américains vendre des armes à l’Iran, alors en guerre contre l’Irak, afin de financer les Contras, des rebelles combattant le gouvernement socialiste du Nicaragua, en dépit d’une interdiction du Congrès de soutenir financièrement cette insurrection en Amérique centrale.
Des analystes iraniens et des médias de différentes sensibilités politiques et de divers degrés de proximité avec le pouvoir avancent des feuilles de route concurrentes sur la conduite des négociations et du conflit.
Mais même nombre de médias conservateurs influents en Iran mettent en garde contre les tentatives d’alimenter le type de "luttes internes" que Trump évoque, la plupart se rangent derrière l’option diplomatique.
(©Newsweek 2026 / Managing Editor : Gabriel Arnaud - The Press Junction / Picture : Picture Alliance - Anadolu - Fatemeh Bahrami)
