"L’Iran dispose de capacités qu’il n’a pas pleinement utilisées lors de la précédente manche", a confié à Newsweek un ancien haut analyste de l’armée israélienne.
Alors que le plus important déploiement militaire américain depuis l’invasion de l’Irak en 2003 se masse autour de l’Iran en pleine négociation nucléaire, la République islamique affine sa stratégie pour encaisser une intervention redoutée et laisser filer le temps face à une administration connue pour privilégier des victoires rapides et nettes.
Ce n’est pas seulement "l’armada" du président Donald Trump qui menace la survie du gouvernement iranien. Le mécontentement grandissant, illustré de façon spectaculaire le mois dernier par des manifestations nationales et une répression violente qui ont déclenché les dernières menaces de la Maison-Blanche, a ranimé les espoirs de ceux, en Iran comme à l’étranger, qui souhaitent la chute du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et le démantèlement du système clérical qu’il dirige.
Mais même après avoir encaissé des coups dévastateurs lors de la guerre des 12 jours, durant laquelle Israël a éliminé à la fois de hauts responsables et les défenses aériennes chargées de repousser ce type d’assaut, et après que les États-Unis ont enchaîné avec un bombardement direct sans précédent des sites nucléaires les plus fortifiés d’Iran, une nation forgée dans la lutte idéologique et existentielle se prépare à faire monter l’addition pour les États-Unis, et possiblement pour Israël aussi, en particulier si le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou saisit l’occasion de rejoindre l’intervention.
"Malgré les succès opérationnels significatifs d’Israël et des États-Unis dans la récente campagne contre l’Iran, sur le plan stratégique, très peu de choses ont changé", explique Danny Citrinowicz, ancien chef de la branche Iran de la division Recherche et analyse de l’état-major de l’armée israélienne et aujourd’hui chercheur senior au programme Iran et axe chiite de l’Institut d’études sur la sécurité nationale.
"L’Iran est entré dans le conflit avec une force de missiles qu’il avait précisément bâtie pour ce scénario", poursuit-il. "Même si ses installations nucléaires ont subi de graves dommages, Téhéran conserve de la matière hautement enrichie et, du moins potentiellement, la capacité de reprendre l’enrichissement — même si ce n’est dans un premier temps qu’à une échelle non industrielle. »
La carte nucléaire, longtemps brandie à travers l’avancement du programme d’enrichissement de Téhéran malgré l’interdiction officielle de Khamenei des armes de destruction massive, n’est pas le seul atout dont dispose la République islamique.
"Plus important encore, l’Iran apprend", souligne Citrinowicz. "Pour maximiser les dégâts lors d’une confrontation future, Téhéran va s’adapter. Il va encore durcir et disperser ses installations, améliorer les systèmes redondants et garantir la continuité opérationnelle, de sorte que même si certains systèmes sont frappés, l’architecture globale continue de fonctionner. Et l’Iran dispose de capacités qu’il n’a pas pleinement employées lors de la précédente manche."
Trump a averti qu’une nouvelle série d’actions américaines contre l’Iran serait plus sévère que la précédente, une menace étayée par le niveau colossal de puissance de feu désormais rassemblé dans la région. Le premier coup a déjà été tiré il y a deux semaines, lorsqu’un F-35C opérant avec le porte-avions USS Abraham Lincoln a abattu un drone iranien de type Shahed au-dessus de la mer d’Arabie.
Depuis, Trump a annoncé le déploiement d’un deuxième groupe aéronaval centré autour de l’USS Gerald R. Ford vers les mers proches du golfe Persique. Le Ford opérait auparavant dans la mer des Caraïbes dans le cadre d’un autre déploiement massif qui avait précédé le raid des forces spéciales américaines Delta Force, en janvier, pour capturer le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse à leur domicile de Caracas après l’échec de négociations.
Cette opération spectaculaire cadrait bien avec la marque de fabrique de Trump : des actions précises et limitées, à l’image des frappes au bunker buster contre l’Iran en juin dernier. Et si l’intervention au Venezuela n’a pas été exempte de violences — des dizaines de Vénézuéliens auraient été tués, ainsi que 32 Cubains — les États-Unis ont rencontré peu de résistance et les membres des forces spéciales s’en sont sortis quasiment indemnes.
Un nouveau bras de fer avec l’Iran pourrait s’avérer autrement plus coûteux, compte tenu de la géographie, de l’arsenal et du réseau d’alliés régionaux de Téhéran.
"Téhéran conserve la capacité de menacer ou de perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz — une manœuvre qui ferait grimper immédiatement le coût économique mondial de l’escalade", relève Citrinowicz. "Il maintient des stocks substantiels de missiles de courte portée qui n’ont pas été significativement entamés. Il peut s’appuyer sur des systèmes côtiers de missiles anti-navires et sur des capacités navales asymétriques pour défier les moyens maritimes américains."
Il poursuit : "Et il peut activer son réseau régional — du Yémen à l’Irak en passant par le Hezbollah — pour élargir le théâtre des opérations et imposer des coûts simultanés à la fois à Israël et aux États-Unis, tout en cherchant à améliorer ses capacités de frappe contre Israël en appliquant les leçons de la précédente guerre, par exemple en lançant des tirs directement depuis des installations souterraines. L’objectif stratégique serait clair : forcer Washington et Jérusalem à se battre sur plusieurs fronts et détourner leur attention de l’Iran lui-même."
Après avoir annoncé jeudi un ultimatum de 10 à 15 jours pour que Téhéran présente une offre jugée satisfaisante à l’issue de deux cycles de pourparlers nucléaires, Trump fait aussi face à la mobilisation de milices irakiennes telles que Kataeb Hezbollah, qui ont lancé des campagnes de recrutement de masse en prévision d’un conflit plus large.
"Les objectifs américains pour une éventuelle campagne militaire demeurent flous", confie Nate Swanson, ancien responsable du département d’État. "Il est possible que l’administration ait une stratégie cohérente avec une issue clairement définie. Il est tout aussi plausible que le président n’ait pas d’objectif précis et qu’il ait été poussé au conflit par des pressions extérieures venant du sénateur [Lindsey] Graham, du comité éditorial du Wall Street Journal et d’autres, avec leurs rappels constants de la ligne rouge d’Obama."
Aujourd’hui, estime Swanson, Trump est confronté à un chœur anti-iranien grandissant qui "a rendu presque impossible pour lui de faire marche arrière sans perdre la face".
De leur côté, ajoute-t-il, les calculs iraniens sont dictés par deux dynamiques concurrentes, au sein desquelles les courants les plus durs gagnent du terrain.
"Les Iraniens savent qu’ils ne peuvent pas rivaliser avec la supériorité militaire des États-Unis et d’Israël, et ils pourraient chercher une porte de sortie rapide s’ils estiment qu’une frappe américaine demeure essentiellement symbolique", explique-t-il. "Mais l’Iran sait aussi que les frappes américaines et israéliennes sur son territoire deviennent de plus en plus fréquentes et qu’elles risquent de se poursuivre tant que Washington ne change pas de calcul."
"Résultat : il semble y avoir, au sein du gouvernement iranien, un courant de plus en plus influent qui pousse l’Iran à riposter durement et à tenter d’infliger des conséquences tangibles aux États-Unis", poursuit-il. "L’Iran ne peut sans doute pas gagner une guerre, mais s’il peut mettre les États-Unis en difficulté, soit en causant des pertes américaines, soit en faisant grimper les prix de l’énergie, cela pourrait suffire à modifier le calcul du président Trump. C’est un pari plausible, mais extrêmement risqué, de la part de l’Iran."
(©Newsweek 2026 / Managing Editor : Gabriel Arnaud - The Press Junction / Picture : ©Unsplash)
