The Press Junction.
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12 mai 2026

Nestlé face à la justice en France

©Unsplash

Imaginez partir aux champignons en forêt et vous enfoncer soudain dans une fosse remplie de plastique. C’est ce qui est arrivé en 2008 à une femme qui traversait un terrain appartenant à Nestlé Waters près de Vittel, dans l’est de la France. 

Cette découverte fortuite a déclenché une longue bataille qui, près de vingt ans plus tard, a conduit le géant suisse de l’eau minérale devant un tribunal pénal.

Depuis le 23 mars 2026, Nestlé Waters Supply Est – la filiale française du groupe – est jugée devant le tribunal judiciaire de Nancy. Les accusations sont lourdes : gestion illégale de déchets, abandon de substances polluantes, atteinte substantielle à l’environnement et, surtout, rejet de substances nocives dans les eaux souterraines avec des effets sur la santé humaine, la flore et la faune.

L’enquête, qui a duré trois ans et est consignée dans un dossier de plus de 2 000 pages, a mis au jour une réalité que beaucoup, dans la région des Vosges, connaissaient, mais sur laquelle régnait, selon les habitants eux-mêmes, une « véritable omerta ».

Sur les terrains appartenant à Nestlé, plus de 3 000 hectares situés dans le bassin versant qui alimente les sources de Vittel, Contrex et Hépar, les inspecteurs ont identifié quatre principaux sites de dépôts illégaux : Saint-Ouen-lès-Parey, They-sous-Montfort, Contrexéville et Crainvilliers. Au total, il est question de 470 000 mètres cubes de déchets, mêlant plastique, verre et gravats.

Rien que sur le site de They-sous-Montfort, on trouve l’équivalent de 27 piscines olympiques de détritus : 100 100 mètres cubes, dont 42 400 de plastique à lui seul. De grands arbres avaient désormais poussé sur ces amas de déchets, mais la stabilité du sol n’était qu’apparente, au point qu’en y marchant, on risquait de s’enfoncer brusquement dans une fosse remplie de plastique.

Le constat le plus alarmant concerne la pollution par les microplastiques dans l’eau. Les laboratoires indépendants mandatés par les enquêteurs ont relevé des niveaux très préoccupants : autour de la décharge de They-sous-Montfort, les concentrations de microplastiques dans un puits se sont révélées près de 7 000 fois supérieures à la normale. Mais c’est le parquet de Nancy qui emploie les mots les plus durs, évoquant une pollution "d’une ampleur incommensurable", avec des niveaux "exorbitants" dans les sources d’Hépar et de Contrex : jusqu’à 1,3 million de fois supérieurs à ceux relevés dans la Seine.

Les conclusions de l’Office français de la biodiversité ne laissent, elles non plus, guère de place au doute : des concentrations aussi élevées de microplastiques dans l’eau  "ne peuvent avoir que des effets délétères" sur la ressource en eau, la faune, la flore et la santé humaine.

Ce qui ressort de l’enquête, c’est une histoire faite d’omissions, de pressions et de connivences. Nestlé affirme que ces décharges remontent à avant 1992, date à laquelle elle a racheté les marques locales, à une époque où la législation sur les déchets était quasi inexistante. Mais les autorités ont découvert que l’entreprise avait connaissance de ces dépôts au moins depuis 2015, et que ce n’est qu’en 2021 – sous la pression de l’attention médiatique – qu’elle a entamé les démarches de mise en conformité.

Entre-temps, ceux qui avaient tenté de dénoncer la situation l’ont payé cher. Un agriculteur qui avait conduit des journalistes sur les sites de décharge a été poursuivi par Nestlé pour violation de domicile. Un médecin à la retraite, fondateur du collectif Eau 88, a dû être placé sous la protection de la gendarmerie après qu’une tentative d’incendie de son domicile a été organisée dans une conversation WhatsApp.

Parmi les parties civiles se trouvent France Nature Environnement, la Ligue pour la protection des oiseaux (Oiseaux Nature), l’Association pour la protection des vallées et l’UFC-Que Choisir. Le maire de Saint-Ouen-lès-Parey – la seule commune du secteur qui, selon l’enquête, ne bénéficie d’aucune taxe ni subvention de la part de Nestlé – a également porté plainte au nom de sa municipalité.

Le groupe suisse conteste les accusations. Ses avocats ont déjà obtenu, le jour même de l’ouverture du procès, l’annulation de certaines perquisitions pour vice de procédure. La communication de l’entreprise affirme que 7 des 9 sites identifiés ont déjà été dépollués et rendus à l’état naturel, et remet en cause la fiabilité des analyses sur les microplastiques, soutenant que les échantillons auraient pu être contaminés lors des opérations de prélèvement et de conservation.

Un porte-parole de Nestlé affirme qu'aujourd’hui, la plupart des sites ont déjà été nettoyés par Nestlé Waters et nous attendons les retours des autorités environnementales afin de préciser la meilleure option de gestion pour les sites restants. Aucun déversement de déchets n’a été effectué par Nestlé Waters entre 2021 et 2024.

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