© picture alliance / Rocco Spaziani | Rocco Spaziani
Le soir, dans le silence du Palais apostolique, le pape Léon XIV ouvre Words with Friends. Il apprend l'allemand sur Duolingo. Il défie son frère dans Wordle. Il est le premier pape figurant dans le classement Time des personnalités les plus influentes en matière d'intelligence artificielle.
Ce printemps, il lancera un système de traduction en temps réel pour les célébrations religieuses dans une soixantaine de langues à la basilique Saint-Pierre. Le système est entièrement piloté par l'IA et ne nécessite aucun téléchargement d'application : il suffit de scanner un QR code avec son smartphone.
Après cet aparté, venons-en au fait : la semaine dernière, le pape Léon XIV a convoqué un groupe de prêtres à Rome pour leur demander de cesser d'utiliser ChatGPT pour rédiger leurs sermons.
"Je vous exhorte à résister à la tentation de préparer des homélies à l'aide de l'intelligence artificielle. Comme tous les muscles du corps, elles s'atrophient si nous ne les utilisons pas. Le cerveau doit être entraîné", a-t-il déclaré.
(...)
La contradiction apparente du pape le plus technophile de l'histoire est plus cohérente qu'il n'y paraît
La position du Vatican sur l'intelligence artificielle repose sur une délimitation claire et, au fond, tout à fait raisonnable. Traduire la messe en swahili ou en japonais en temps réel est un outil qui rapproche les gens de l'Église : c'est une bénédiction, c'est utile et cela ne pose aucun problème.
En revanche, confier à un algorithme les mots avec lesquels un prêtre doit partager sa foi avec sa communauté est une tout autre affaire. Il s'agit d'un acte si intrinsèquement humain qu'il est tout simplement indélégable. L'Académie pontificale pour la vie a d'ailleurs inventé un terme spécifique pour ce courant de pensée : l'"algoréthique". L'idée est que l'éthique doit être intégrée au code dès sa conception, tissée en son sein, et non rafistolée après coup, une fois que le mal a déjà été fait.
En outre, l'argument du pape concernant le cerveau tient la route en dehors du cadre religieux. Les grands modèles linguistiques comme ChatGPT sont des moteurs statistiques très sophistiqués : ils prédisent le mot suivant le plus probable en se basant sur des milliards de textes. Ils peuvent produire une homélie grammaticalement correcte, thématiquement pertinente et stylistiquement fluide. Ils peuvent également rédiger des courriels professionnels qui commencent par "J'espère que vous allez bien" : formellement parfaits, mais émotionnellement vides.
Trouver les mots justes, dans une paroisse de la campagne italienne, face aux préoccupations concrètes de celles et ceux qui sont assis sur les bancs le dimanche matin, pour quelqu'un qui a perdu un proche la semaine précédente : tout cela reste hors de portée de n'importe quel algorithme, aussi sophistiqué soit-il.
Don Matteo appelle les moines à éviter les réseaux sociaux... via une publication Facebook
Pendant ce temps, les cardinaux suivent des formations sur l'intelligence artificielle, avec le même air résigné que les employés de banque lorsque le système informatique est à nouveau remanié. En outre, Léon XIV a averti les prêtres de ne pas évaluer leur travail à l'aune des réseaux sociaux (likes, vues, taux d'engagement sur TikTok), car la transmission du message prime sur la propension d'un algorithme à l'amplifier.
Vient ensuite le cas de Don Matteo Ferrari, du monastère de Camaldoli, dans les montagnes toscanes, qui a écrit à ses moines qu'ils devaient absolument éviter Netflix, Instagram et TikTok, au nom de la "pauvreté et de la sobriété". Il a toutefois publié cette lettre sur Facebook. Apparemment, personne n'a trouvé le bon moment pour le lui faire remarquer. (...)
En fin de compte, la question nous concerne tous : prêtres, moines, influenceurs religieux et toute personne ayant un smartphone à la main. L'utilisez-vous pour tendre la main aux autres ou simplement pour signaler que vous êtes arrivé à destination ? La réponse change tout, et il est probable que même l'intéressé ne la connaisse pas toujours avec certitude.
Vient ensuite le chapitre des "deepfakes", qui explique en partie la méfiance du Vatican. En 2023, le pape François est devenu, sans le vouloir, l'égérie la plus virale de l'intelligence artificielle, représenté dans une doudoune blanche de créateur qu'il n'a jamais portée. Le Vatican, y voyant un signal alarmant, a publié Antiqua et nova, un document de treize mille mots avertissant que l'IA risque de rendre les travailleurs "dépendants" et d'enfermer les enfants dans des cycles de tâches répétitives. Le Pape Léon XIV ajoute sa pierre à l'édifice en mettant en garde contre les compagnons numériques "trop affectueux" qui menacent de devenir "les architectes cachés de nos humeurs".
(©GreenMe.it 2026 / Managing Editor : Sarah Lavigne - The Press Junction /Picture: picture alliance / Rocco Spaziani | Rocco Spaziani)
