The Press Junction.
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12 mai 2026

Une bague connectée au doigt de chaque Américain d’ici 2030 : le grand projet de Trump

©Andrey Matveev via Unsplash

Un anneau en titane, quelques capteurs, une application pour tout gérer : à première vue, ce n’est pas exactement le cœur d’une révolution sanitaire. Et pourtant, l’Oura Ring — produit par l’entreprise finlandaise Oura, fondée en 2013 — est devenu l’un des objets les plus commentés dans les couloirs de Washington, et l’un des symboles du programme "Make America Healthy Again" de l’administration Trump.

Le 24 juin 2025, devant la Commission de l’énergie et du commerce de la Chambre des représentants, le secrétaire à la Santé Robert F. Kennedy Jr. a annoncé que son département s’apprêtait à lancer l’une des plus vastes campagnes publicitaires de l’histoire du HHS (United States Department of Health and Human Services, le Département de la Santé et des Services sociaux des États-Unis) pour encourager l’adoption des objets connectés (wearables). 

La vision est claire, tout comme l’objectif : d’ici quatre ans, chaque Américain devra être équipé de ce dispositif. Le coût estimé d’un modèle de base est d’environ quatre-vingts dollars par mois, contre les 1 300 dollars nécessaires pour certains médicaments comme l’Ozempic — un argument que M. Kennedy a explicitement avancé devant les parlementaires, en ajoutant qu’il explorait des moyens de couvrir ces coûts.

En réalité, la question a été abordée de manière plus nuancée. Le secrétaire à la Santé a lui-même précisé par la suite à Axios que la campagne ne porterait pas spécifiquement sur les wearables, mais viserait plutôt à inciter les Américains à cesser de consommer des aliments ultra-transformés et à reprendre le contrôle de leur santé. Un pas en arrière par rapport à l’enthousiasme initial, que le HHS lui-même a reconnu.

Le Pentagone et le contrat à 96 millions

Bien avant les déclarations de M. Kennedy, Oura avait remporté un soutien institutionnel de poids. En octobre 2024, le Département de la Défense avait attribué à l’entreprise un contrat de 96 millions de dollars pour fournir des bagues connectées et des services d’analyse de données à la Defense Health Agency. Objectif ? Surveiller le stress, la récupération et la résilience du personnel militaire au sein de 130 structures médicales.

L’histoire a toutefois pris une tournure différente, car la Defense Health Agency a annulé l’accord le 6 mars 2025, invoquant une nouvelle hiérarchisation des priorités budgétaires plutôt que des problèmes techniques et/ou de confidentialité, comme certains médias l’avaient initialement rapporté. Entre-temps, Oura a tout de même annoncé l’ouverture d’un site de production au Texas pour répondre aux besoins du Pentagone, dont l’inauguration est prévue pour 2026.

L’affaire a également suscité la polémique en raison de l’implication de Palantir, la société d’analyse de données fondée par Peter Thiel. Lors de la conférence Fortune Brainstorm Tech, son PDG, Tom Hale, a tenté de dissiper les inquiétudes. Il a expliqué qu’il s’agissait d’une relation commerciale limitée, liée à un contrat SaaS pour obtenir la certification de sécurité exigée par le Pentagone : les systèmes ne sont pas interconnectés et personne, ni chez Palantir ni au sein du gouvernement, n’a accès aux données des utilisateurs.

La question de la FDA et la proposition d’une troisième catégorie

Sur le plan réglementaire, M. Kennedy et Oura regardent dans la même direction. En décembre 2025, Tom Hale a publié une tribune dans le Wall Street Journal dans laquelle il affirme que la politique fédérale n’est plus en phase avec les progrès technologiques. Il a proposé la création d’une troisième catégorie baptisée “digital health screeners” — un niveau intermédiaire entre les simples accessoires de bien-être et les dispositifs médicaux à part entière. Rappelons qu’en 2025, Oura avait dépensé plus d’un million de dollars en activités de lobbying, contre 40 000 dollars en 2024.

La FDA a répondu en mettant à jour ses lignes directrices : désormais, les dispositifs portables non invasifs qui mesurent la pression artérielle peuvent être classés dans la catégorie des produits de bien-être général, à condition qu'ils ne prétendent pas diagnostiquer des pathologies comme l’hypertension. Un pas dans la direction souhaitée par Oura, bien qu’il ne soit que partiel.

La croissance de l’entreprise

Sur fond de jeu politique, Oura affiche des chiffres record. En octobre 2025, elle a bouclé une levée de fonds de 900 millions de dollars menée par Fidelity, portant sa valorisation à 11 milliards de dollars. Le chiffre d’affaires estimé pour 2025 frôle le milliard de dollars, avec plus de 5,5 millions de bagues vendues depuis la création de l’entreprise — dont trois millions rien que sur la dernière année.

Les zones d’ombre : conflits d’intérêts, vie privée, fiabilité

Les réserves sont nombreuses. La candidate au poste de Surgeon GeneralCasey Means, a cofondé Levels, une application qui promeut l’usage de lecteurs de glycémie. Son frère, Calley Means — conseiller de M. Kennedy — possède quant à lui TruMed, une société qui permet d’utiliser les fonds des Health Savings Accounts pour acheter des trackers d’activité (bracelets connectés). Autant de conflits d’intérêts déjà pointés du doigt par plusieurs observateurs.

Sur le plan médical, certains experts soulignent qu’il n’existe pas encore de preuves solides de bénéfices à long terme, sans compter que ces dispositifs sont capables de collecter des données extrêmement sensibles – de nature biométrique, comportementale et reproductive – que la réglementation actuelle ne protège pas avec les mêmes standards que les dossiers médicaux. Les montres connectées et applications de santé n’entrent pas dans le champ de l’HIPAA, la loi fédérale sur la confidentialité des données de santé, laissant ainsi des millions d’Américains exposés à des pratiques de collecte de données sans véritables obligations de transparence. Le sénateur républicain Bill Cassidy a déposé l’Health Information Privacy Reform Act (HIPRA) pour combler ce vide, en étendant aux wearables et aux applications de santé les mêmes protections que celles prévues par l’HIPAA. Le projet de loi est toujours en cours d’examen au Sénat.

Une bague au doigt de chaque Américain d’ici 2030 : l’objectif est affiché. Quant à savoir qui en tirera réellement profit, et à quelles conditions, les réponses restent à écrire.

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